Lu Xianyi

Lu Xianyi

Rencontres d’Arles 2003

Traffic d’Images présente les Miaos noirs, une série de 14 portraits en noir et blanc de Lu Xianyi, aux Rencontres internationales de la photographie à Arles, en 2003 :

Laphotographie chinoise est partout. Lu Xianyi confirme qu’elle est surtout là où on ne l’attend pas, cachée malgré les efforts déployés pour la recenser. Mon avis est qu’il en sera toujours ainsi. On ne dompte jamais la Chine. On ne domptera jamais sa photographie (j’entends par là avoir un moyen logique de la connaître). Mais on profitera encore longtemps de ses surprises. 

La pépite inattendue d’un festival sud-chinois

Lu Xianyi fut la merveilleuse surprise d’un festival local désastreux, qui eut simplement la bonne idée de s’installer près de chez lui. Dans un pêle-mêle de photos sans relation entre elles, pourtant prises par le même homme, j’ai aperçu trois images. Ce sont ces images qui mirent au jour la particularité de son travail de forçat-ethnologue.

Dans son curriculum on peut lire : « […] M. Lu Xianyi se consacre depuis à l’étude et à la pratique photographique, se basant sur l’étude de deux livres – Les techniques de la chambre noire et L’Encyclopédie de la photographie. » Il résume sans le savoir, avec cette approche désuète, le miracle de son acharnement. Voilà dix ans qu’il photographie, sans autre guide que ces ouvrages et dans des conditions spartiates, le même village, huit mois sur douze. Le résultat est saisissant. 

Le photographe-ethnologue acharné du village de Basha

Nous sommes à Basha, au sud-est de Guizhou, province du sud chinois. Nous sommes chez les Miaos noirs, guerriers aux traditions d’un autre siècle : « Adultes, le sabre ne quitte pas leur ceinture, ni la lance leur main. […] Mais dans le même temps c’est un peuple qui vénère les arbres. A la naissance d’un enfant, on plante un arbre qui accompagnera celui-ci toute sa vie. Le même arbre est coupé quand la personne meurt et sert à l’enterrer. On plante alors sur sa tombe un arbre pour, en quelque sorte, prolonger la vie. »

Comme beaucoup de photoreporters chinois, Lu Xianyi aborde Basha par bien des chemins photographiques. Du reportage couleur banal et sans relief à un remarquable travail d’auteur, impulsé par sa relation intime avec les habitants. Mais ce qui est présenté aujourd’hui dépasse tout cela.

Un rituel photographique impulsif et saisissant

Voici 14 portraits épurés, où tout est raconté des Miaos noirs, de leur enracinement foudroyant qui lie les morts et les vivants dans une osmose ineffable. On assiste à une sorte de rituel photographique qui saisit cette alchimie humaine au plus près. 

Une spontanéité perceptible, puisque sur certains clichés apparaît le bord du réflecteur que Lu a utilisé comme fond blanc. Rituel aussi impulsif qu’éphémère, qui démontre la quintessence de cette tribu, de sa culture, de son histoire.

L’élément fondamental qui permet à cette sorcellerie en image de fonctionner est que Lu a déshabillé ses modèles. Chez les Miaos, le costume est l’élément central de l’identité. Pourtant, jamais on aura autant senti cette identité puissante que dans ces portraits, sans l’habituel apparat des vêtements magnifiquement brodés.

Il faut savoir que ces vêtements font tourner la tête aux directeurs de musées d’ethnologie du monde entier. Qu’ils ont maintes fois été photographiés sur leurs modèles. Et qu’ils ont toujours été le trait d’union entre les Miaos et le monde extérieur. 

Mais cette fois, c’est entre deux mondes suspendus, le torse nu, que quelques Miaos noirs nous disent tout d’eux ; de cette filiation ininterrompue, de ses moyens soudain totalement palpables.

Sarah Neiger
Arles, 2003