Anais Martane

A Shangaï, une histoire juive… par Anaïs Martane

Véritable âme de Traffic d’Images, Anaïs Martane est la photographe qui a réalisé pour l’agence le scoop sur l’épidémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère)en Chine, en 2003. En 2005, avec Sylvain Bursztejn et André Chouraqui, Traffic d’Images présente, à la Maison de la Chine à Paris, le travail plus personnel de la jeune photographe sur la mémoire juive. Une quête identitaire personnelle qui a menée Anaïs Martane, Française de Pékin, à Shanghai…

Sur les traces toujours vivantes d’un ancien ghetto

« Shangai, Shangai, ville de tous les possibles, où les incompossibles eux-mêmes ne s’entredétruisent pas ! Les Japonais qui, en 1937, à Nankin, massacrèrent 300.000 Chinois avec une cruauté égale à celle des nazis en Europe et régnaient par la terreur sur l’Empire du Milieu avaient, malgré leur alliance avec Hitler, autorisé, dans la ville des concessions internationales, la création d’un ghetto peuplé de Juifs des pays baltes, qui, au moment de l’invasion allemande, l’Ouest leur étant interdit, avaient trouvé leur salut aux limites extrêmes de l’Eurasie. Il faut encore dire que beaucoup d’entre eux avaient pu s’enfuir grâce à l’humanité et au courage d’un consul japonais à Kovno, célébré aujourd’hui comme un “juste parmi les nations”.

Soixante ans plus tard, Anaïs Martane, qui a entrepris en Chine la plus paradoxale des quêtes, celle de sa propre identité juive, revient sur les lieux toujours habités de l’ancien ghetto de Shangai : les Juifs n’y sont plus, mais, avec un infaillible instinct de chasseresse, une énergie et un talent certains, Anaïs Martane débusque dans la Shangai moderne les traces encore vivantes de la présence juive au cours de ces années de mort. Les photographies présentées par la Maison de la Chine, dépourvues d’emphase, libres d’esthétisme, disent la permanence de la quotidienneté, l’éternité des postures et des besoins humains. »

Claude Lanzmann

 

« Je suis là, et pourtant cette histoire n’est pas la mienne. »

« Constat du passage, toujours temporaire, sur une terre.
Six années à Shanghai, trois cents au Maroc ou bien mille ans en Pologne…
Exil, Asile… Un problème ? Est-ce forcément un problème juif ?
S’adapter à tout prix, bâtir puis partir, porter en soi présent, histoire, futur
Allemand un jour, apatride pour un temps incertain, où serai-je demain ? Qui serais-je alors ?
Garder. Je suis partie, oui. Comme l’avait fait mes parents ou bien leurs grands-parents. Sans y être forcée et plutôt de plein gré. Mais j’ai voulu tout d’abord lutter contre ce cycle infernal de devoir tout laisser avant de partir. Et au lieu d’apprendre à me déposséder des choses, je chérissais toutes les matières. La douleur m’a prise à chaque fois qu’il s’agissait de faire mes valises, ne rien laisser, tout prendre, ne pas avoir à manquer. Un bout de vie à Paris, un autre à Nice, encore un à Pékin, rêve ultime de tout réunir.
Depuis, j’accumule, j’archive maladivement, je ne jette rien ; un petit bout de papier raconte mon histoire ou celle d’un autre.
Parce que la trace de l’histoire existe uniquement si on l’enregistre, elle se doit d’être claire, sensible, pour être comprise.
Parce que le devoir de mémoire est le moteur moral du sujet juif, son histoire, le seul bout de terre qui lui appartient, qu’il peut chérir et cultiver, il est le seul moyen de justifier son existence et sa présence. Et, ainsi, de continuer.

« Je suis là, et pourtant cette histoire n’est pas la mienne. »


Aujourd’hui, Mr. Eisfleder me conseille de compresser ses vielles photos d’archives pour les envoyer par emails. Se sont ses images du temps où il était réfugié à Shanghai en 1940. Il habite en Australie aujourd’hui. Ses enfants ont des enfants, ils sont tous Australiens.
Chong Shan Road a repris un nom chinois : Zhong Shan Lu.
Mr Wang et Mr Zhang parlent de ces « gens d’Israël » qui, tous les jours, photographient cette bâtisse en brique rouge, où un jour des Juifs survécurent.
Les traces existent et résistent. Ce passage s’est inscrit ici dans les pierres et les mémoires.
Je suis là, et pourtant cette histoire n’est pas la mienne.
Quelques fois, ma valise pèse moins lourd. »

Anaïs Martane